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17.11.2006
Bazin
Après le 16 novembre, rien ne sera plus comme avant
PS : la grande mutation
Voilà longtemps que la démocratie d'opinion bouscule le parti et ses dirigeants. Rocard, Delors et même Jospin avaient ouvert la voie d'un mouvement qui s'incarne désormais dans le ségolénisme. Histoire d'une révolution en quatre étapes
Jusqu'au dernier moment, ils ont balancé entre la fierté et la peur. Etonnants militants socialistes ! Si peu nombreux au regard des effectifs des grands partis sociaux-démocrates en Europe. Et pourtant, tellement moins à l'étroit que dans leurs précédentes confrontations, lorsque les nouveaux adhérents - «les 20 euros», comme on dit désormais - ne les avaient pas encore rejoints en bataillons serrés. Leur fierté, elle a été d'ouvrir une voie nouvelle dans la démocratie française avec un système de sélection du candidat à la présidentielle qui n'est pas encore celui des primaires - à la manière italienne - mais qui y ressemble déjà beaucoup.
Etre pionnier ! Il y avait tellement longtemps qu'on ne leur avait plus prêté cette qualité rare. En 1995, lorsqu'il avait fallu départager Lionel Jospin et Henri Emmanuelli, le PS avait déjà tenté l'expérience. Avec succès mais en petit format. A peine quinze jours de campagne, aucun débat entre des concurrents tous deux bien installés dans le paysage politique de la gauche. Rien de semblable cette fois-ci. D'où la crainte qui, depuis quelques semaines, n'a cessé de travailler la famille socialiste. Et si, du débat, naissait surtout la confusion ? Et si le vote n'était pas clair ? Et si l'étoile du parti pour 2007 allait être désignée dans des conditions telles que ses chances de victoire face à Sarkozy s'en trouveraient de facto entamées ?
Toutes ces questions ont été levées, pour le meilleur et pour le pire, par le scrutin du 16 novembre, le plus médiatisé de l'histoire du PS. Au-delà du résultat, on sait surtout, à présent, que le parti refondé il y a trente-cinq ans par François Mitterrand ne sera plus jamais le même. Ce grand basculement a un visage : celui de Ségolène Royal. Ses adversaires le reconnaissaient en privé, avant même que les militants ne se prononcent. Il s'est passé depuis un an quelque chose d'extraordinaire - ou d'anormal - dans la vie du PS : l'émergence brutale d'une personnalité isolée, extérieure à l'appareil, sans soutien d'aucun courant, silencieuse dans ses affrontements de congrès, dotée de la seule aura d'une présidence de région arrachée de haute lutte, et qui, jusqu'au bout, n'aura fait la course en tête que grâce au puissant relais d'une opinion publique séduite par son style, sa méthode et son désir de renouvellement.
Pour la compétition reine de la Ve République, les éléphants, estampillés comme tels, avaient le monopole de la représentation du PS. Cette époque, quoi qu'il arrive d'ici au printemps prochain, est désormais révolue. Triomphe de la démocratie d'opinion dans un parti longtemps attaché aux strictes lois de la démocratie militante ? Cette thèse, développée jusqu'à plus soif dans la campagne interne ouverte officiellement depuis le début octobre, est à la fois juste et sommaire. Elle signale un mouvement. Mais elle ignore le rythme d'une évolution qui vient de loin. Le scrutin du 16 novembre 2006 est en effet le quatrième round d'une bataille qui plonge ses racines dans l'histoire du PS. Retour sur les trois premiers.
Mitterrand-Rocard : le candidat, c'est le parti
En une phrase, tout est dit : «Cher François Mitterrand, je ne serai pas candidat à la présidence de la République contre vous.» Le 8 avril 1979, à la tribune du congrès de Metz, Michel Rocard croit faire preuve de panache. Il vient, en fait, de se lier les mains. Le PS a tenu bon derrière son premier secrétaire. C'est désormais lui et lui seul qui dira, le moment venu, s'il entre ou non dans la compétition présidentielle prévue, contre Giscard, en 1981. Ce jour-là, le héraut de la seconde gauche commet sans doute une imprudence. Il prend acte, surtout, des vraies sources de la légitimité au sein du parti qu'il a rejoint quelques années plus tôt. L'essentiel, c'est la ligne. Le juge de paix, c'est le congrès. Celui qui le gagne décide de tout le reste. Sur le papier, il n'y a là, pourtant, rien d'évident.
Longtemps, le PS d'Epinay - modèle 1971 - a vécu avec un seul présidentiable. C'était son fondateur : François Mitterrand. Il décidait et le parti s'alignait. A la présidentielle de 1974, dans l'urgence créée par le décès de Georges Pompidou, ce sont les partis de gauche - le MRG, puis le PC, enfin le PS - qui étaient venus le solliciter. Au terme de ce processus censé symboliser le rassemblement des forces de progrès et la liberté d'un homme, il avait lâché en majesté, un soir de congrès extraordinaire du PS : «Vous voulez que je sois candidat? Eh bien, je le serai.» Et la messe était dite...
C'est cette belle évidence que l'irruption du « phénomène Rocard » va venir troubler. Alors que l'union de la gauche vacille sur ses bases et que François Mitterrand, soudain, incarne, selon le mot de son nouveau rival, «un certain archaïsme », le PS compte désormais, pour la première fois de sa jeune histoire, deux présidentiables dans ses rangs. Mitterrand-Rocard : deux cultures, deux projets, deux lignes politiques, deux courants solidement charpentés. Le premier tient l'appareil. Le second a les faveurs de l'opinion, donc des sondages. Dans le grand choc de la démocratie militante et de la démocratie d'opinion, c'est la première qui aura le dessus. Non seulement parce que telle est la loi du parti, mais aussi parce que le représentant de la seconde ne contestera jamais cette hiérarchie.
Metz, de ce point de vue, est un moment fondateur. Il annonce toute la suite : Mitterrand candidat en 1981, Mitterrand réélu en 1988 et Rocard définitivement sous tutelle. Devenu Premier ministre, ce dernier tentera bien de théoriser, dans un discours resté célèbre - celui de Joué-les-Tours, le 20 septembre 1990 - une conception de l'action politique à laquelle il n'a pas renoncé : « Dans une démocratie moderne comme la nôtre, les partis ne sont ni légitimes ni fondés à vouloir autre chose que ce que veulent les Français.» Dans le texte, c'est déjà du Ségolène Royal. Mais il est surtout trop tard ou trop tôt. Quand il jette l'éponge en renonçant à toute ambition présidentielle, en juin 1994, au lendemain d'élections européennes calamiteuses, Rocard, alors premier secrétaire, a perdu la confiance à la fois du parti et de l'opinion. Au PS, il n'aura été qu'un entre-deux. Un précurseur, certes. Mais un acteur défait.
Le moment Delors
Paroles de congrès encore... Celui-là a lieu à Liévin en novembre 1994. Le premier secrétaire de l'époque s'appelle Henri Emmanuelli et, dans son discours de clôture, il n'y va pas par quatre chemins : «Jacques, fais ton devoir.» Celui que l'on interpelle - ou que l'on supplie - est, ce dimanche-là, chez lui, à Bruxelles, d'où il suit à la télévision, boudeur et énervé, les gammes baroques de ses nouveaux amis. Jacques Delors est un curieux champion pour un PS au bord de l'abîme. Mitterrand achève, malade et contesté, son second septennat. Rocard, le « candidat naturel » des socialistes, est désormais à terre. Place pour un « candidat surnaturel » ?
Alors que le PS met la barre à gauche toute, c'est pourtant vers le sage de Bruxelles que les regards se tournent. Presque comme une évidence ! Voilà de longs mois que le mouvement a été lancé, d'abord en catimini par les artificiers de l'Elysée, puis à ciel découvert par tous ceux qui n'imaginent pas d'autres voies pour sauver le parti. Vieux grognards du mitterrandisme et jeunes pousses de la rénovation (François Hollande, Martine Aubry, Ségolène Royal...) : tous avancent d'un même pas. Hors Delors, point de salut ! Cet engouement a des sources multiples. Delors pour faire tomber Rocard. Delors pour rénover la gauche. Delors, surtout, pour faire bouger les lignes et éviter, au printemps suivant, la victoire annoncée de la nouvelle coqueluche de la droite : le Premier ministre Edouard Balladur...
Delors a dans sa besace de très nombreux atouts. D'abord son expérience, à Paris comme ministre des Finances puis à Bruxelles comme président de la Commission européenne. L'homme est jugé compétent, rigoureux, pédagogue. Il est surtout en phase avec l'opinion et c'est peut-être l'essentiel. Le PS et ses éléphants traditionnels sont voués aux gémonies par le peuple de gauche, qui ne leur pardonne pas les errements politiques et moraux d'un second septennat sans boussole. Delors est populaire. Très populaire. Les sondages le placent au firmament des cotes de popularité. Il peut gagner. C'est sûr, il va gagner. Il n'en faut pas davantage pour que le PS se livre corps et âme à un militant sans doute de synthèse - seconde gauche par ses idées, mitterrandiste par ses fidélités -, mais qui s'est toujours tenu à l'écart de ses joutes internes et qui ne cache guère son peu d'estime pour ceux que cela passionne.
Dans la soumission à la démocratie d'opinion, on ne fera jamais mieux. Liévin, c'est l'anti-Metz. Non plus un congrès qui décide, mais un congrès qui s'incline. Donc un congrès sous tutelle. Si l'aventure était allée jusqu'au bout, c'eût été une rupture totale dans l'histoire du PS, organisée de surcroît par ceux qui l'avaient porté vingt-quatre ans plus tôt sur les fonts baptismaux. Mais voilà : pour que ça marche, il fallait que le candidat supposé le veuille aussi.
Le 11 décembre, sur TF1, Delors, qui a longtemps hésité, mi-flatté par l'attention qu'on lui porte soudain, mi-ulcéré par l'instrumentalisation dont il se sent l'objet, annonce qu'il ne se lancera pas dans l'arène. Devant 11 millions de téléspectateurs ébahis, il lève le suspens face à Anne Sinclair en des termes choisis. Il évoque «des raisons personnelles», dit son désir d'un «mode de vie plus équilibré entre la réflexion et l'action» et tacle enfin sans pitié ses amis du PS, qui ne lui auraient pas donné «les moyens politiques de mener à bien les réformes indispensables». Bref, il dit non. Fin de la partie. Et si, dans un style différent, Ségolène Royal n'était autre chose qu'un Delors qui dit oui ?
Jospin-Emmanuelli : le droit d'inventaire
Ce samedi 28 janvier, à moins d'une semaine du vote des militants, ils sont tous les deux là autour du patriarche, à Château-Chinon, pour un banquet improvisé. Henri Emmanuelli et Lionel Jospin au côté de François Mitterrand, plus sphinx que jamais. Lui n'utilisera pas son droit d'inventaire contre ceux qui postulent à sa succession. Pourquoi d'ailleurs le ferait-il ? Ils sont tous deux ses enfants. Rebelles sans doute, mais jamais au même moment. Emmanuelli et Jospin ont grandi ensemble dans l'appareil. Ils ont toujours voté les mêmes motions et défendu les mêmes causes. L'un est premier secrétaire et il a la légitimité du parti. L'autre a exercé ces fonctions durant tout le premier septennat et s'il s'est mis à l'écart, solitaire et blessé, après 1993, il n'est jamais passé pour autant dans l'opposition franche au maître de l'Elysée.
Quand Delors a jeté l'éponge, Jospin a été le premier à entrer en lice. Emmanuelli, poussé par Fabius, l'a suivi de très peu avant qu'un troisième candidat - Jack Lang - ne déclare forfait. Deux hommes pour un fauteuil. Dans l'histoire du PS, c'est une première qui, cette fois, sera arbitrée par le vote direct des militants. A chaud, Ségolène Royal commente (déjà !) : «Cette procédure affaiblit tout candidat car elle le restreint à des frontières internes au parti, alors que la Ve République exige précisément le contraire. C'est au nom de cette évidence que Rocard et Mitterrand ne se sont jamais affrontés au sein du PS, tant en 1981 qu'en 1988.»
Choisir, mais sur quoi ? Devant les militants, Emmanuelli et Jospin ne se distinguent que sur des nuances, le second annonçant même que le vote ne saurait remettre en question les fonctions du patron du PS. Dès lors qu'ils ne débattent jamais face à face, comment éclairer le choix des militants ? Sans doute Emmanuelli et l'appareil du parti défendent-ils une orthodoxie socialiste que Jospin entend discrètement rénover. Mais l'essentiel est ailleurs. Le premier secrétaire du PS reste pris dans les filets de l'affaire Urba et ses bonnes relations avec Tapie déplaisent à une gauche avide d'honnêteté. Et puis, surtout, il y a les sondages. Ils ne sont brillants ni pour l'un ni pour l'autre, mais seul Jospin paraît pouvoir s'immiscer dans le match Chirac-Balladur et être ainsi présent au second tour. C'est l'argument massue. Celui que les jospinistes utiliseront durant toute la campagne interne.
Le jour du vote, c'est le triomphe de la démocratie d'opinion : 65% pour Jospin. Les militants, dans un choix restreint aux seuls hommes de parti, ont tranché sur un seul critère : la performance supposée devant les électeurs. Et finalement, c'est peut-être là que tout a basculé, après l'offensive ratée de Rocard en 1979 puis le rendez-vous manqué de Delors en 1994. Toute procédure de sélection des candidats a sa logique. Celle des primaires a la sienne, qui s'exprime sous le regard de l'opinion. Jospin, taupe inconsciente d'un mouvement dont le ségolénisme est aujourd'hui l'expression la plus achevée ! Et si, au PS aussi, l'histoire était souvent farceuse ?
François Bazin
Le Nouvel Observateur
11:54 Publié dans parti socialiste | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

