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16.05.2008

municipales

Élections municipales de mars 2008 :
les leçons du scrutin

Le 5 mai 2008 - Dans une tribune publiée dans L'Essentiel des Relations Internationales, Brice Teinturier, DGA de TNS Sofres et codirecteur du dpt Stratégies d'opinion, tire les leçons du scrutin des 9 et 16 mars 2008 :

Plus que tout autre scrutin, les élections municipales donnent lieu à une bataille d’interprétation politique et politologique. Politique parce que chaque camp tend à imposer sa grille de lecture en fonction de ses intérêts. Politologique parce que la multiplicité des situations et l’enchevêtrement de la dimension locale et de la dimension nationale rend traditionnellement ce scrutin objectivement plus complexe à analyser. Pour autant et contrairement à 2001, celui de 2008 est aisément lisible. 5 grandes leçons peuvent en être tirées.

Une abstention forte et une abstention de désenchantement

Au premier tour des élections municipales, l’abstention est légèrement supérieure à celle de 2001 : 33,5% contre 32,6%, ce qui constitue un nouveau record. Au second tour, elle est de 34,5% comme en 2001. Cette abstention est néanmoins doublement signifiante : elle confirme d’abord ce que l’on pressentait, à savoir que l’extraordinaire mobilisation de la présidentielle de 2007 n’est pas l’annonce d’un nouveau cycle politique mais plutôt une exception à l’intérieur d’une tendance lourde qui traduit une montée continue du parti des abstentionnistes. De fait et dès les législatives de 2007, près de 40% des Français s’étaient abstenus. Mais cette abstention est également une abstention de désenchantement. Elle est plus marquée à droite qu’à gauche et traduit une déception à l’égard de Nicolas Sarkozy.

Au soir du premier tour, la majorité va s’appuyer sur ce nouveau record d’abstention pour tenter de relativiser la signification politique de ce que l’on perçoit déjà : la forte poussée de la gauche. Notons que le raisonnement est pour le moins curieux et contestable : en 2001, la majorité, qui était alors dans l’opposition, n’avait pas considérée que le taux d’abstention limitait la portée de son succès et de ce que l’on avait appelé « la vague bleue ». Il constituait pourtant un record. Par ailleurs, on l’a dit, les législatives voient une abstention encore plus forte. Personne n’a pour autant contesté la légitimité et la force de ce scrutin. Vérité d’hier ne vaut donc pas pour aujourd’hui. Peu importe, le fait est là : le 9 mars 2008, cette abstention a une signification politique, tout comme c’était le cas en 2001 : ici, il s’agissait des catégories populaires de gauche qui avaient fait défaut à Lionel Jospin ; là ce sont des électeurs traditionnels de la droite et des nouveaux électeurs qui, en 2007, avaient basculé en faveur de Nicolas Sarkozy qui sont restés chez eux. La France maugrée ou gronde, tel est donc déjà ce que l’on voit à travers cet indicateur.

L’évidence cachée d’un vote de mécontentement

En 9 mois, par paliers successifs et accélérés, la popularité de Nicolas Sarkozy s’est profondément dégradée. Début décembre, le chef de l’Etat est minoritaire dans l’opinion : 49% des Français lui font confiance pour « résoudre les problèmes qui se posent en France aujourd’hui » contre 64% en septembre (baromètre TNS Sofres pour le Figaro Magazine). Ce début d’effondrement a des causes politiques : le Président déçoit sur le pouvoir d’achat et donne le sentiment si ce n’est de ne vouloir rien faire, du moins de ne le pouvoir. Ce sera le fameux et brutal « les caisses sont vides », qui va totalement à l’encontre du socle d’image sur lequel Nicolas Sarkozy s’est construit (présence permanente et sur tous les fronts, volontarisme, culte du résultat, etc). Parallèlement, l’augmentation des indemnités présidentielles produit des effets ravageurs dans l’opinion. Enfin, les conditions de la visite du Président Kadhafi donne le sentiment aux Français qu’on déroule le tapis rouge à un dictateur, lequel n’hésite d’ailleurs pas à contredire publiquement le Président Français en contestant que celui-ci ait abordé les droits de l’homme en Libye au cours de leurs entretiens.

Entre janvier et la fin février, nouveau décrochage. 61% des Français ne font pas confiance à Nicolas Sarkozy, 37% lui font confiance. C’est un record d’impopularité sous la 5ème république 9 mois après une élection. Cette fois-ci, aux causes politiques se sont ajoutés des reproches portant sur le style, la manière d’exercer la fonction présidentielle par Nicolas Sarkozy, la vie privée du Président et la médiatisation de son bonheur personnel.

Ce qui s’est déchiré en quelques mois, ce sont donc deux « promesses client » qui s’étaient implicitement nouées entre le candidat de 2007 et les Français : l’une porte sur l’espérance d’un changement et de résultats concrets. Ce que Nicolas Sarkozy a magistralement incarné face à Ségolène Royal. L’autre sur un rapport spécifique au peuple : sans prétendre en être issu, le candidat témoigne de sa compréhension de ce qu’il vit et ressent. Il active une forme de proximité dans le ton et le style et noue des parallèles (le candidat qui s’est fait tout seul, qui a gravi les marches une à une, etc.). Il y a là une sincérité qui convainc. La séquence novembre 2007 / février 2008 va donner au peuple le sentiment qu’il s’est trompé ou qu’il a été trompé. Elle va réactiver un clivage entre « le haut » et « le bas » où cette fois-ci, Nicolas Sarkozy incarne le haut et une forme de distance, voire de mépris. Le ressentiment d’une partie des Français n’en sera que plus important.

Ce ressentiment n’est pas perceptible que dans les courbes de popularité du chef de l’Etat. Il se prépare dans le vote aux élections municipales. En décembre 2007, dans une étude TNS Sofres publiée, 10 % des Français déclarent souhaiter qu’à l’occasion de ces élections municipales, les électeurs manifestent « leur soutien au Gouvernement », 20% qu’ils manifestent « leur mécontentement » et 65% qu’ils se prononcent « uniquement sur les enjeux locaux ». 1 français sur 5 est donc déjà dans le vote de mécontentement mais la dimension locale reste largement majoritaire. La même question reposée les 6 et 7 février marque une progression de 10 points du vote sanction, qui passe à 30% tandis que le vote purement local perd 8 points, à 57%. 3 jours avant le scrutin, ces chiffres, analysés dans les villes de plus de 9 000 habitants, montrent un petit vote de soutien (9% des électeurs), un vote sanction de près d’un électeur sur 3 (31%) et un vote sur enjeu local ramené à 55%. Ce qui, pour une élection municipale, est particulièrement faible.

Niée avant le scrutin, pendant l’entre deux tours et même en partie, après le second tour, la réalité de ce vote de mécontentement constitue en réalité une variable essentielle du résultat final.

L’alchimie de la dimension locale et nationale et l’écrasante victoire de la gauche

Dans ce contexte, les élections municipales ont donné lieu à une combinaison de la variable locale et de la variable nationale débouchant sur 6 grands cas de figures.

- La prime locale et nationale : cette configuration correspond à des Maires de gauche ayant une bonne ou une très bonne assise locale et qui vont bénéficier à la fois de cette performance personnelle et de la poussée nationale en leur faveur. C’est le cas par exemple de François Rebsamen à Dijon, élu dès le premier tour avec plus de 56% des suffrages, mais aussi, de personnalités telles que Jean-Marc Hérault à Nantes, Martine Aubry à Lille, Michel Destot à Grenoble, Bertrand Delanoë à Paris, Gérard Collomb à Lyon, etc. Leurs victoires sont éclatantes. Les sondages les avaient parfaitement anticipées… et avaient été accueillis dans le plus grand scepticisme !

- Le rattrapage à gauche par le national : ici, des maires de gauche en position difficile localement et qui auraient dû ou pu être battus, sont sauvés de justesse par la poussée nationale. C’est le cas par exemple de Jean-Claude Antonini à Angers, qui conserve sa ville avec 50,6% des suffrages, alors que son challenger, Christophe Béchu, est en pleine ascension.

- Le salut à droite mais via la popularité et la dimension locale : ce troisième cas est l’inverse du précédent. Il s’agit de Maires de droite ayant une très forte assise personnelle et étant totalement à l’écart du national. Ils sauvent leur situation de plus ou moins largement. Ils sont peu nombreux à être dans cette situation mais Alain Jupé en est l’exemple le plus emblématique : doté d’une popularité locale extrêmement forte (79% de bonnes opinions) et ayant été, par la force des choses, mis à l’écart du Gouvernement, il parvient à re-localiser l’enjeu et à être largement élu dès le premier tour. Ces maires montrent cependant a contrario combien il leur a fallu se détacher de l’action nationale pour éviter la défaite.

- Les Maires de droite localement mal implantés : Caen ou Rouen correspondent à cette situation. Jouissant d’une popularité et d’un bilan relativement médiocre, ces Maires sont balayés par la poussée de la gauche, parfois dès le premier tour.

- Les bons maires de droite… malmenés par la national : il s’agit enfin de maires dont la popularité est bonne sans être excellente. La plupart d’entre eux auraient pu ou dû être réélus. La campagne va tourner au cauchemar et souvent, à la défaite. Jean-Claude Gaudin l’évitera de justesse mais de nombreux autres sombreront.

- Les divisions internes à la majorité. Enfin, dans certaines villes où le maire ne se représente pas, des affrontements locaux vont pénaliser la majorité et favoriser la gauche. A Reims par exemple, Adeline Hazan l’emportera largement en profitant habilement de l’affrontement Dutreil / Vautrin et de la poussée anti-Sarkozy.

A l’heure des comptes, la victoire de la gauche est donc totale et ne constitue aucunement un « simple rééquilibrage » du 2001. Dans les villes de 9 000 à 20 000 habitants, la gauche a en effet conquis ou reconquis 66 citées et en a perdu 23, soit un solde positif de 43. Dans les villes de plus de 20 000 habitants, les conquêtes ou reconquêtes s’élèvent à 51 villes, les pertes à 10. Soit un solde de 41. Au total, dans la France urbaine des 952 villes de plus de 9 000 habitants, la gauche enregistre 117 conquêtes et 33 pertes et donc, un solde positif de 84 villes. Même en 1983, la droite, alors dans l’opposition et qui avait taillé des croupières à la gauche gouvernementale, ne lui avait pas infligé une telle défaite. Il faut remonter à 1977 pour mesurer une telle poussée de l’opposition dans un scrutin municipal.

Étiolement du Modem, faiblesse du FN et poussée de la LCR

Lorsque l’on regarde les résultats du Modem non pas sur l‘ensemble du territoire, prisme trompeur dans la mesure où le Modem ne présente pas des listes autonomes partout, mais là où il est présent, ce mouvement obtient des résultats qui ne sont pas nuls. Dans une quarantaine de villes ou d’arrondissements de grandes villes, il obtient même un résultat supérieur à 10% et influence le résultat du second tour. Toutefois, indépendamment de la défaite de François Bayrou à Pau, ces élections font également apparaître d’une part que le niveau du Modem est en deça des espérances de son dirigeant, d’autre part que sa capacité à peser sur les alliances traditionnelles est somme toute réduite (on l’a vu par exemple à Paris), enfin et surtout que son électorat est particulièrement composite et fragile. A Marseille par exemple, l’analyse montre que les électeurs du Modem du premier tour ont voté majoritairement à gauche dans le 1er secteur, très majoritairement à droite dans le 3e secteur et qu’ils se sont fortement abstenus et répartis de manière à peu près équilibrée dans le 6e secteur ! On est donc très loin d’un électorat structuré et solide et donc, pérenne.

Le déclin de la radicalité FN est confirmé. Non seulement ce mouvement ne parvient pas à monter autant de listes qu’en 2001 mais quand il est présent, ses résultats régressent. En revanche, on a peu commenté la poussée de la LCR : à Quimperlé, Sotteville Les Rouen, Clermont-Ferrand ou Bar Le Duc, elle obtient des scores très élevés, supérieurs à 10%. Dans d’autres villes - Marseille, Toulouse, …, la poussée est également perceptible. L’hégémonie du PS est donc bien réelle mais un pôle de radicalité existe.

Le poids de ce double scrutin dans la vie politique française

Il est des scrutins intermédiaires qui n’affectent en rien la vie politique française. Il en est d’autres dont l’impact est majeur. 2008 est de cette veine.

- Le Gouvernement va poursuivre les réformes entamées et revenir aux fondamentaux de l’élection de Nicolas Sarkozy. Mais une page est tournée. Les réformes seront plus difficiles à mener et le risque de conflits sociaux plus important.

- Nicolas Sarkozy va ajuster et a déjà ajusté sa pratique politique. Le Président a compris dès avant le premier tour ce qui s’était passé dans l’opinion. Il se re-présidentialise et va continuer à le faire. Il devrait stabiliser sa chute dans l’opinion et sans doute la reconquérir partiellement. Mais la blessure mettra du temps à cicatriser.

- François Fillon sort renforcé de ces municipales. Le Président n’est plus l’unique leader de la droite.

- L’UMP est en crise. Le Parti du Président n’accouche plus de rien depuis l’élection de son champion. Ces élections l’ont montré et il ne peut donc rester en l’état.

- La question d’une renaissance de l’UDF, via le Nouveau Centre ou d’une autre façon, est posée. Le positionnement au centre du Modem et en réalité, à droite de l’UMP, crée un vide. La sensibilité de centre droit existe toujours et n’est plus représentée.

- La gauche est requinquée mais le PS ne sait que faire de cette victoire qui réactive potentiellement la concurrence de ses leaders. Le diagnostic et le projet de ce Parti ne sont qu’esquissés et la route semble encore longue.

- Le pouvoir d’achat reste au cœur des préoccupations des Français, comme l’ont été en leur temps l’emploi et la sécurité.