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27.06.2008
alain touraine
Ségolène Royal : "Ma gauche est celle qui affronte la réalité, qui ne
se résigne pas"
LE MONDE | 26.06.08 | 08h26 • Mis à jour le 26.06.08 | 08h33
Le 8 juillet, Ségolène Royal publiera un ouvrage dans lequel elle
confronte son analyse de la société française avec le sociologue Alain
Touraine. Les deux auteurs dialoguent autour de sept thèmes.
Ségolène Royal préconise une réforme de l'Etat-providence. Elle défend
le principe d'un "Etat préventif", capable d'intervenir en amont afin
de prévenir les difficultés économiques et sociales, insiste sur la
nécessité de réduire la dette publique et se prononce en faveur d'un
régime de retraite "par points".
A cinq mois du congrès du PS, parti qu'elle souhaite diriger, Ségolène
Royal considère qu'il "vaut mieux une bonne querelle qu'une mauvaise
synthèse"
Si la gauche veut des idées, de Ségolène Royal et Alain Touraine,
Grasset, 336p., 20 euros
Un Etat préventif
Cette idée d'un Etat préventif, qui intervient et investit
prioritairement avant, plutôt qu'après, on peut la décliner dans bien
des domaines. Les délocalisations et plans de licenciement massifs
d'abord. Aujourd'hui, nous les subissons : ce sont les salariés qui
sont victimes, et les contribuables qui en financent les
conséquences.
Il faut changer de stratégie. D'abord, en mettant en œuvre une
stratégie de compétitivité par le haut, et non de concurrence par le
bas. Pour cela, il faut mettre l'accent sur la formation des salariés,
sur les investissements en recherche et en innovation des entreprises,
notamment dans les PME.
Ensuite, l'Etat et les régions doivent conditionner leurs aides aux
entreprises à des comportements responsables en préservant une
capacité d'intervention à travers une agence de réindustrialisation
permettant des maîtrises publiques temporaires. La question des
salaires impose le même type de démarche.
Dans l'immédiat, l'annulation de l'aberrant "paquet fiscal" aussi
injuste qu'inefficace permettrait de récupérer des marges de manœuvre.
(…) L'Etat ne peut certes pas donner d'ordres aux entreprises, mais il
doit utiliser les leviers dont il dispose, comme les exonérations de
cotisations patronales.
Qui nous empêche de conditionner ces aides non pas à l'ouverture de
négociations salariales – ce qui n'engage à rien –, mais à la
conclusion d'accords entre patronat et syndicats sur les salaires et
les conditions de travail ?
Là encore, l'Etat ne doit pas agir seulement pour réparer, à travers
des exonérations de charges, qui se superposent de législation en
législation. Il ne doit pas, sauf exception ou urgence comme
aujourd'hui, compenser l'absence d'augmentations salariales par des
allocations provisoires, mais doit au contraire stimuler la
négociation sociale, de façon ciblée et incitative, pour amener les
entreprises à adopter des principes de justice et de responsabilité.
Les incitations fiscales doivent être délivrées en fonction du degré
d'exposition des entreprises à la concurrence internationale et de
leur respect du dialogue social.
Dernier exemple, celui de la dette, sujet macroéconomique par
excellence, que l'on a tendance à ne traiter que sous l'angle
comptable et qui paraîtra le plus éloigné des sujets de ce chapitre.
Ce n'est pourtant pas le cas. La réduction de la dette, ce n'est pas
une priorité parmi d'autres, c'est une obligation. La dette n'est pas
un prétexte pour faire moins, c'est une obligation pour faire
autrement. (…) Notre dette est le produit d'un système qui fonctionne
mal, d'un Etat rigide ou de groupes de pression puissants.
Si on ne remet pas en cause les règles du jeu, on ne réussira pas à
faire baisser la dette. Il faut rompre avec une mauvaise habitude
française : ne jamais remettre en cause les anciennes dépenses, et
venir y empiler les nouvelles. La nouvelle règle du jeu, en ce
domaine, est simple : 1 euro dépensé doit être 1 euro utile. Cela
signifie très concrètement : ne pas engager de dépenses nouvelles sans
économies sur les dépenses anciennes; reconduire des dépenses
anciennes seulement après évaluation de leurs résultats avec les
usagers. Et surtout, un Etat efficace grâce à une nouvelle étape de
décentralisation.
La France métissée
Que de débats ai-je levés avec La Marseillaise, le drapeau, la nation,
l'identité, la France, tout cela dont les socialistes n'osaient plus
parler !!! Et l'hymne national que nous n'osions plus chanter, l'ayant
abandonné à la droite et à l'extrême droite, comme jadis le thème de
la famille. Et de même que j'ai fait revenir dans les références de la
gauche l'affirmation du rôle majeur des familles, de même que j'ai
fait revenir vers la gauche la question de l'autorité par le concept
d'ordre juste, de même j'ai assumé, défendu, illustré l'identité
nationale et l'hymne national.
Une fois de plus ce sont les grincements dans mon propre camp qui ont
malheureusement affaibli le message. (…) La France métissée, comme
aujourd'hui l'Amérique métissée de Barack Obama, a d'abord besoin de
se reconnaître comme telle. Cette réalité n'est pas regardée en face
et n'est pas reconnue. Son invisibilité économique, sociale et
politique est le premier obstacle à lever, pour avancer.
Car il y a bien des "mécanismes de stigmatisation et de relégation"
dans la société française, de discrimination négative, et donc de
talents gaspillés. Le vote massif des jeunes des quartiers nous donne,
à nous socialistes, une responsabilité considérable. Et je m'en sens
personnellement redevable.
Je propose, pour renforcer le sentiment d'appartenance à la nation, de
créer une cérémonie républicaine pour tous les jeunes, quelle que soit
leur origine, pour le passage à la majorité à 18 ans, l'âge du droit
de vote. Je crois aussi que le service national civil maintes fois
proposé mais jamais réalisé doit effectivement être mis en place.
La fragmentation de la société
Dans le même temps où le salariat s'est généralisé, notre société est
de plus en plus fragmentée par la diversité des statuts, notamment
professionnels. Les catégories sociales traditionnelles n'ont plus de
correspondances politiques automatiques. Je dirais : moins que jamais.
(…)
Les clivages démographiques jouent désormais un rôle essentiel. Les
moins de 35 ans, tout d'abord, nés avec la crise des années 1970,
subissent de plein fouet la précarisation de l'emploi, alors qu'ils
ont bénéficié de la démocratisation de l'éducation (même s'il y a
débat sur la portée de ces bénéfices). Ils ont grandi dans une société
débarrassée des conformismes des années 1950 et 1960, marquée par
l'explosion des médias audiovisuels et des révolutions technologiques.
A l'autre bout, les plus de 60 ans ont connu les "trente glorieuses"
de la société industrielle et ont été élevés dans une France encore
traditionnelle. Ils ont souvent rencontré la crise économique en fin
de vie active et bénéficient de notre système de retraites par
répartition, lequel leur assure un revenu régulier, auquel s'ajoute
souvent un patrimoine, même minime, qu'ils ont pu acquérir.
Il y a, rappelons-le, une pauvreté dramatique chez les retraités –
surtout les retraitées –, mais elle touche une proportion moindre de
personnes âgées qu'il y a trente ou quarante ans. Enfin, les 35-55 ans
– ce cœur de la population active – doivent élever et éduquer leurs
enfants plus longtemps qu'avant, reçoivent éventuellement l'héritage
de leurs parents à un âge tardif, du fait de l'allongement de la durée
de vie.
La réforme des retraites
Plutôt que de concevoir les évolutions de nos systèmes de protection
sociale en fonction de strictes contraintes d'adaptation comptable, il
faut les reconsidérer en fonction de nos objectifs d'épanouissement de
l'individu. Peut-on par exemple poser sans tabou la question de
l'activité après 60ans ? Oui, nous devons le faire, et nous devons
trouver, sous certaines conditions bien sûr, les nouveaux atouts de
l'allongement de la vie. (…)
La notion d'âge elle-même n'a plus de sens précis, et viendra un jour
où empêcher une personne de travailler, de s'assurer ou de pratiquer
un sport ou toute autre activité parce qu'elle a dépassé un seuil
d'âge sera considéré comme une discrimination. (…)
Je propose que la gauche fasse sien le projet d'une évolution profonde
de l'ensemble de nos régimes de retraite de base vers un système
inspiré de la réforme suédoise, dans lequel chaque cotisant dispose
d'un compte individuel sur lequel il accumule des points tout au long
de sa vie active de façon à déterminer le montant de sa pension au
moment où il choisit de partir en retraite.
La stratégie d'alliance
Je pense, comme Alain Touraine, que la question des alliances découle
de la redéfinition d'une force socialiste attractive. Un Parti
socialiste attractif et ambitieux peut et doit progresser au-delà des
20 %-25 % que j'évoquais. Mais jamais dans notre histoire un candidat
socialiste ou le PS n'ont obtenu plus de 35 % au premier tour d'une
élection décisive (c'est le score obtenu par François Mitterrand au
premier tour de la présidentielle de 1988). J'ajoute qu'à cette époque
François Mitterrand s'est bien gardé d'attaquer le candidat du centre,
Raymond Barre. Bien au contraire, François Mitterrand a fait campagne
au second tour sur le thème de "l'Etat impartial".
Il existe donc une irréductible pluralité de la gauche, dont le Parti
socialiste se doit d'être le fédérateur. Une fois cette gauche
rassemblée, une ouverture vers d'autres mouvements est possible. Je
suis convaincue que seul un Parti socialiste fort, reconstruit, sûr de
ses valeurs claires, pourra ensuite – et j'insiste : ensuite –
envisager les alliances adéquates pour rassembler une majorité de
Français autour de son projet.
D'ailleurs, c'est ce qui fut fait au second tour de la
présidentielle : rassembler toute la gauche puis tendre la main sur la
base d'un projet aux électeurs démocrates du centre. (…)
Nous ne sommes plus dans une société où l'appartenance sociale
détermine automatiquement le vote. (…) Les électeurs ont désormais
acquis une autonomie et une liberté de pensée qui n'est que la
conséquence du processus d'individualisation que nous avons longuement
détaillé dès l'ouverture de ce livre. Les identités politiques ne sont
plus figées. Elles se reconstruisent à chaque élection, en fonction
des contextes sociaux et médiatiques, des enjeux, des candidats eux-
mêmes.
Les électeurs de gauche sont particulièrement exposés à cette quête
d'identité. Pourquoi ? Parce que, en dépit d'un attachement à des
valeurs et à des convictions, l'identité de gauche ne va plus de soi.
Ce livre en témoigne : nous ne parlons que de ce sujet depuis notre
première rencontre. Parce que le monde dans lequel nous vivons a
changé, "être de gauche" n'a plus la même traduction systématique.
Les messages que les électeurs envoient en votant n'ont pas toujours
un contenu idéologique construit. Je doute que ceux qui votent pour
l'extrême gauche soient tous des trotskistes convaincus. Ils expriment
en revanche une colère et une demande de radicalité évidentes. Je ne
suis pas sûre que tous les électeurs de François Bayrou en 2007 aient
tous été des démocrates chrétiens convaincus, mais ils ont dit leur
volonté de sortir d'une logique de "bloc contre bloc".
Nous sommes à la fin d'un cycle politique. Celui qui a été ouvert au
congrès d'Epinay doit se clore maintenant, pour en commencer un
nouveau. L'union de la gauche de François Mitterrand, telle qu'elle a
été conçue dans les années 1970, puis la gauche plurielle de Lionel
Jospin servent de socle, mais ne suffisent plus.
Les défis du Parti socialiste
Je partage deux des constats établis par Alain Touraine. Oui, nous
sommes collectivement responsables de cette "perte de contact avec
tous les secteurs de la vie sociale". Oui, "le PS perd peu à peu de sa
force de mobilisation". Le constat n'est pas qu'électoral, même si les
élections municipales ont été encourageantes, il est intellectuel et
social.
Le Parti socialiste n'est pas suffisamment au cœur des mobilisations
sociales ni des débats intellectuels. Nous sommes peu présents dans
les mouvements sociaux et n'avons pas d'échange avec eux. Cet écueil
tient à notre façon de faire de la politique. Le PS est un point de
rencontre entre des électeurs d'origines très diverses, mais il n'est
pas pour autant un lieu de convergence durable ouvert à la société.
Plusieurs raisons expliquent cette faiblesse.
La première, la plus souvent invoquée, relève de la sociologie et de
la démographie des adhérents du parti. Il nous manque en effet des
femmes, des jeunes, des employés et des ouvriers et cette France
métissée qui est venue massivement voter pour nous. Cela est vrai.
Pourtant, les candidats PS aux municipales ont montré qu'ils savaient
accueillir sur leurs listes des employés, des ouvriers, des
syndicalistes, des responsables de la vie associative et de la vie
économique ou des jeunes de toutes origines, des artisans ou des
agriculteurs. Bref, tous ceux qui font la France. Ils savent aussi
être à l'écoute.
La démocratie participative est présente dans presque tous les projets
des candidats socialistes. Le Parti socialiste a donc su irriguer la
France par ses élus. Nous devons en retour apprendre, en repensant
notre organisation, à enrichir davantage notre projet. (…)
Ma gauche est celle qui affronte les réalités, qui ne se résigne pas,
même lorsque ces réalités sont désagréables, et surtout lorsqu'elles
sont difficiles. Je ne veux pas d'une gauche qui, sous couvert de
réalisme, renoncerait de fait à corriger un certain nombre
d'inégalités et d'injustices, notamment celles produites par le
libéralisme économique. Ce dont le socialisme a impérativement besoin,
aujourd'hui plus que jamais, c'est d'une lucidité radicale. (…)
Qu'est-ce qu'un parti où, sans que la chose soit jamais admise, une
sorte de loi salique (unique en Europe) serait tacitement reconduite,
et où la guerre amère de quelques hommes (et de quelques femmes) pour
le seul pouvoir d'empêcher ne connaîtrait jamais de fin ni même de
trêve ? Mieux vaut une bonne querelle qu'une mauvaise synthèse qui,
toujours, à plus ou moins long terme, nourrira des affrontements
autrement plus diviseurs qu'un vrai débat, aussi tendu soit-il.
08:32 Publié dans actu segolène | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


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