20.07.2009
ca sent mauvais ...
BHL: « Le PS doit disparaître »
Bernard-Henri Lévy réagit sans détour aux spasmes qui ont agité le PS ces derniers jours. Pour le philosophe, Martine Aubry est le gardien d’une « maison morte ». Lui espère Royal, Valls ou Strauss-Kahn pour que la gauche renaisse sur les décombres du socialisme. Retrouvez ici des extraits de l’entretien qu’il a accordé au JDD, à paraître dimanche.
L’homme de gauche Bernard-Henri Lévy est-il triste quand il regarde le PS?
Naturellement, je suis triste. J’ai rarement vu des politiques mettre autant d’énergie à s’autodétruire. Si ça ne concernait qu’eux, ce ne serait pas trop grave. Mais il s’agit de l’alternative à Nicolas Sarkozy, de l’espérance des gens. Or ce PS-là n’incarne plus l’espérance de qui que ce soit. Il ne provoque plus que la colère et l’exaspération.
Qu’avez-vous voté aux européennes?
Socialiste, bien sûr. Qu’est ce que je pouvais faire d’autre?
Générationnellement, on vous aurait attendu chez Cohn Bendit…
Oui, j’aurais pu voter pour Dany. Mais il y avait cette alliance, que je trouvais contre nature, avec l’antilibéral Bové. Donc j’ai voté PS. Mais comme tout le monde : par habitude, sans y croire, et en ayant le sentiment qu’on essayait de réanimer un cadavre…
Ce grand cadavre à la renverse ?
Exactement. Le livre a deux ans. Mais la situation ne s’est, en deux ans, pas arrangée. Le cadavre, toujours. Mais en décomposition. Et qui pue. Exactement la situation décrite par Sartre dans la préface à Aden-Arabie à laquelle j’avais emprunté mon titre.
C’est morbide!
Non. C’est juste la situation. Car à quoi bon se voiler la face ? On est à la fin d’un cycle. Le PS est dans la situation du PC de la fin des années 70, quand la désintégration s’amorçait et qu’on tentait de la conjurer par des formules incantatoires sur – déjà – la « refondation », la « rénovation ».
Et Martine Aubry joue le rôle de Georges Marchais?
Aubry est sûrement quelqu’un de très bien. Mais il ne s’agit plus, à ce stade, des qualités de tel ou tel. Elle est dans le rôle de gardien de la maison morte et elle n’y peut rien. Les mots, d’ailleurs, disent tout. On parle du « rappel à l’ordre » de Manuel Valls. Rappel à l’ordre… Le socialisme termine en caporalisation…
Donc, le PS va mourir?
Non. Il est mort. Personne, ou presque, n’ose le dire. Mais tout le monde, ou presque, le sait. Il est comme le cycliste d’Alfred Jarry qui pédalait alors qu’il était déjà mort. Ou comme le chevalier d’Italo Calvino dont l’armure était vide. Il est mort.
Et vous vous en réjouissez ?
Je pense surtout qu’il faut dire les choses. Que cela plaise ou non, il faut les dire, en prendre acte, dresser l’acte de décès – et faire sauter cette chape de plomb qui empêche de penser, d’imaginer, de respirer et, évidemment, de reconstruire. Il y a une figure de la gauche morale dont vos jeunes lecteurs ont peut-être oublié le nom. C’est Maurice Clavel. Il disait, jadis : pour vaincre la droite, il faut d’abord briser la gauche. On en est là.
Pour beaucoup de gens, le PS est quand même le parti qui les protège, qui administre les régions…
C’est vrai. Et il vaut mieux, c’est évident, que les régions soient bien gérées, et par des militants qui protègent les faibles plutôt que par des darwiniens. Mais la politique, ce n’est pas que cela. C’est aussi la volonté de changer, un peu, le monde. Or, de cette volonté, il n’y a plus trace chez les rhinocéros d’un Parti qui ne semble là que pour gérer, outre vos régions, ce qu’Hannah Arendt appelait « la déréliction du politique ».
Donc, pour vous, il faut achever le PS?
Il faut accélérer le mouvement, oui, sûrement. En finir, le plus vite possible maintenant, avec ce grand corps malade qui ne paraît ironiquement occupé, comme le prolétariat de jadis, qu’à « se nier en tant que tel ».
Et comment l’achever ?
L’histoire, disait Marx, a plus d’imagination que les hommes. Donc tous les scénarios sont possibles. Tous. La seule chose sûre c’est que ce Parti qui fut celui de Blum et de Jaurès est en train de perdre ce qui lui restait d’âme – et doit mourir.
Et quid de ces leaders qui ne pensent plus qu’à eux-mêmes et à leur carrière ?
Ce n’est pas ce qui choque le plus. A la limite même, ce choc des égos a au moins pour vertu de faire éclater les contradictions qui, seules, génèrent le débat. La politique, c’est aussi des corps. Des mémoires, des idées – mais incarnées. Ce qui tue le PS ce n’est pas l’excès, mais le défaut de guerre intestine.
Nicolas Sarkozy dit que le PS ne disparaitra pas…
Quelle cruauté !
Parce que qu’il porte une responsabilité dans la situation ?
Qu’il en tire parti, c’est évident. Mais il faut arrêter de chercher la paille dans l’œil du voisin quand on une poutre dans le sien. Ce n’est pas parce que Sarkozy débauche des socialistes que le socialisme se meurt. C’est parce que le socialisme se meurt que Sarkozy peut débaucher.
La question du nom, socialiste, est importante ?
Evidemment. N’importe quel nominaliste vous le dira : un nom, c’est plus qu’un nom. Et, sur ce point, Valls a raison : il faut, de toute urgence, changer ce nom.
Juste le nom? Le nom dit le reste. Mal nommer les choses, disait Camus, c’est ajouter à la misère du monde. Mieux les nommer c’est, à l’inverse, diminuer la confusion, renouer avec l’essentiel. Or c’est quoi, l’essentiel ? Trois grands refus, qu’il faut penser ensemble, non contradictoirement, car ils sont l’identité même de la gauche. L’antifascisme. L’anticolonialisme. L’antitotalitarisme.
Et l’égalité?
C’est le point de recoupement des trois. Evidemment, l’égalité.
Ce déclin dont vous parlez, il date de quand?
Il y a deux choses qui ont masque le phénomène. La victoire de Mitterrand, et l’exaltation qui a suivi. Et puis la montée du Front National qui nourrissait l’illusion d’une identité « facile ». Mais, en réalité, le mal était là.
Depuis quand ?
Tout a commencé avec le déclin du communisme. On était pour. On était contre. Mais on se déterminait par rapport à lui. En sorte que, quand l’astre s’est éteint, quand il n’a plus brillé que de l’éclat des étoiles mortes, c’est toute la gauche, toute la galaxie, qui a commencé de pâlir à son tour.
Le PS n’a pas été dans le camp des ennemis de la liberté! Non. Mais, quand son surmoi marxiste s’est écaillé, il s’est laissé infiltrer par une idéologie réactionnaire, littéralement réactionnaire, dont il ne guérit pas.
En quoi ?
Cette affaire d’Europe où d’aucuns ont renoué avec le chauvinisme de l’époque Jules Guesde. Ou cet antilibéralisme pavlovien, cette incapacité, comme la gauche italienne par exemple, à distinguer entre le bon « libéralisme » (celui des autonomies ouvrières, de Gavroche, des luttes pour plus de liberté) et le mauvais « libérisme » (la loi du marché appliquée à tout, y compris la culture, la vie privée, la part de secret de chacun, etc). Ou encore la haine phobique de l’Amérique qui est, elle aussi, un marqueur infaillible de la plongée dans les anti-Lumières.
Mais le PS suit Obama?
Il le fétichise, c’est différent. Et il se garde bien d’intégrer ce qu’il apporte vraiment : un retour aux valeurs mêmes du progressisme.
L’idée des primaires, pour désigner le candidat ?
Sans les primaires, jamais Obama n’aurait été désigné. Sans des primaires à la française, sans une vaste consultation ouverte, populaire, jamais ne s’enclenchera le processus aboutissant à ce nouveau parti de gauche qui rompra avec la machine à perdre.
Vous avez été le conseiller de Ségolène Royal. Elle aurait pu sauver le PS?
Ou peut-être, au contraire, le PS n’aurait-il pas survécu à sa victoire.
Et Valls?
Il fait partie, comme Royal, comme Strauss-Kahn, comme d’autres, de ceux qui peuvent être à l’origine du big bang et reconstruire sur les ruines.
Valls revendique la fin du PS, mais il est dans la machine depuis si longtemps… Royal, Strauss-Kahn ont été ministre sous Mitterrand…
Peu importe. Il y a un vieux machin qui s’appelle la dialectique et qui a la bonne habitude de faire ses enfants dans le dos des acteurs de l’Histoire. Eh bien la dialectique, en la circonstance, est à l’œuvre. La gauche de demain, la gauche moderne et réinventée, est encore invisible – mais elle est là.
A en pleurer
En l'espace d'une semaine, par la publication de deux lettres, Martine Aubry a résumé et confirmé les grandes caractéristiques de son début de mandat de première secrétaire du parti socialiste : l'impuissance, l'amateurisme, et surtout une étonnante incapacité à entendre ce qui se passe et dans son parti, et dans la société.
La défaite des élections européennes lui offrait, paradoxalement, une chance et un espace pour revoir en profondeur sa méthode de direction, et donner – enfin – des perspectives politiques motivantes aux militants. Avec ce choc qui venait sanctionner durement la (non) ligne politique qui avait remporté le congrès de Reims, elle pouvait trouver les moyens de s'émanciper de la coalition hétéroclite qui l'avait installée rue de Solférino, de s'appuyer sur des forces nouvelles et surtout sur les militants pour lancer le processus de refondation que tout le monde attend. Non seulement il n'en a rien été, mais, pire encore, la semaine qui vient de s'écouler a révélé un enkystement dans l'archaïsme, un entêtement dans l'impasse qui sont proprement désespérants.
Deux lettres, deux fautes. Celle, tout d'abord, aux partis de gauche pour construire avec eux une « maison commune » en vue des prochaines échéances. Trop tard, et surtout avec trop peu de crédibilité, quand on voit comment certains de nos partenaires – PRG, MRC – aujourd'hui caressés dans le sens du poil, ont été à l'occasion des européennes traités comme de vulgaires squatteurs, que l'on ne tolérait pas même dans le jardin de ladite maison ! Quelle crédibilité, donc, pour cette démarche qui se pare de la grandeur de la main tendue, mais est d'abord et avant tout perçue par tous comme une émission de fusées de détresse, de la part d'une force politique aux abois ? Et puis, il y a la méthode, doublement erronée, de la lettre ouverte rendue publique. On a bien compris qu'il s'agissait, dans l'esprit de la direction, d'un signal d'ouverture donné à l'opinion. Les militants y ont surtout vu un retour à la vieille logique des accords d'appareil « au sommet », passant une fois de plus allègrement au-dessus de leurs têtes, alors que dans les collectifs, dans les mouvements sociaux, c'est bien par la base que se construit l'unité. Autre erreur, celle consistant à interpeller gauchement et publiquement nos partenaires, sans aucun préliminaire ni préparation d'aucune sorte, donnant une forte impression de manipulation médiatique, de « coup de comm' » fait sur leur dos. Il y avait pourtant une alternative : celle qui aurait vu Martine Aubry prendre son bâton de pèlerin et se rendre successivement dans toutes les universités d'été des partis contactés, pour expliquer concrètement sa démarche et donner un signe fort d'écoute et de respect. Occasion manquée, et sans doute irrémédiablement gâchée par cette lettre qui a bien fait l'unanimité parmi nos partenaires – mais contre nous.
Deuxième lettre, deuxième faute, le coup de semonce envoyé, le jour de la fête nationale, à Manuel Valls. Après avoir abandonné des camarades dans la tourmente, après avoir laissé se dérouler, à Hénin-Baumont, une lutte fratricide entre socialistes dont les conséquences auraient pu être funestes, la première secrétaire tente de restaurer son autorité bien mise à mal ces dernières semaines en employant la vieille méthode de la tête de Turc, de la victime « expiatoire » pour l'exemple. Ainsi donc, Manuel Valls serait le symbole des fauteurs de trouble, des malfaisants qui viennent troubler l'unité du parti socialiste. On pourrait prendre le parti d'en rire, devant le spectacle cocasse de ces camarades, qui ont failli faire exploser le PS il n'y pas si longtemps, et qui aujourd'hui se muent en Saint Jean Bouche d'Or de la discipline de parti aux côtés de la première secrétaire. Mais le cœur n'y est pas, même pour rire jaune. Le cœur n'y est pas quand on voit que l'expression, rare, de Martine Aubry se concentre désormais sur la dénonciation publique de camarades, alors que les sujets d'actualité sur lesquels elle pourrait prendre la parole et positionner le PS ne manquent pas. Drôle de pratique, vraiment, alors que l'on nous avait pourtant expliqué en long, en large et en travers, lors du congrès, que « le linge sale se lave en famille », même pour une affaire aussi grave qu'un vote douteux ! En vérité, il faut être lucide. Quoi que l'on puisse penser des prises de position de Manuel Valls, il est clair que c'est bien la première secrétaire qui suscite ce type de démarches. En ratatinant la démocratie interne au parti – faut-il rappeler que l'une de ses premières décisions a été de diviser par deux le rythme du Bureau national, conseil politique de direction, puis de le suspendre le temps des européennes, faut-il rappeler qu'elle n'a pas jugé bon de remettre son mandat en jeu après la déroute aux même élections – elle rétrécit l'espace, en interne, pour le débat, et favorise les démarches extérieures. En outre, en intervenant trop peu dans le débat public, et souvent à contre-temps, elle ouvre grand la voie pour d'autres voix que la sienne.
Autant se l'avouer, le bilan comme les perspectives sont sombres. Il semble bien que l'on soit réduit à boire jusqu'à la lie le calice du congrès raté de l'automne dernier, de ce sacre de Reims qui avait pour toute assise politique l'empêchement du camp de la refondation. Nous n'en finissons pas de subir les conséquences de cette absence fondamentale de projet, qui fait du parti socialiste un grand corps non seulement malade, mais à la dérive. Et ce ne sont pas quelques coups de menton, qui sont autant d'aveu d'impuissance, qui y changeront quelque chose. A celles et ceux qui se targuent d'exprimer tout haut ce que les militants penseraient « tout bas », en s'acharnant sur un camarade pour tenter de se donner un semblant de cohésion, nous conseillons d'aller dans les sections, pour se rendre compte de l'étendue du désarroi et de la colère. A moins qu'ils ne préfèrent continuer à se murer dans cet autisme hautain et suicidaire. Absurde, à en pleurer.
Julien Dray et Romain Pigenel
07:40 Publié dans parti socialiste | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note





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